Vous êtes ici : Accueil / Actualités 2007 - 2017 / Annexes actualités / Pékin admet le risque écologique présenté par le barrage des Trois-Gorges

Pékin admet le risque écologique présenté par le barrage des Trois-Gorges

Mise à jour le 15/11/2007
Par Caroline Prevot
Article paru dans LE MONDE 02.10.07 PÉKIN CORRESPONDANT

Le barrage des Trois-Gorges, la pharaonique réalisation hydroélectrique sur le fleuve Yangzi, pourrait provoquer une catastrophe écologique si rien n'est bientôt fait pour la prévenir : cette affirmation n'émane pas de responsables étrangers d'organisations de défense de l'environnement mais d'experts chinois cités par la presse officielle. Une telle mise en garde indique un net changement d'attitude de l'actuelle direction du Parti communiste, qui prétend aujourd'hui se soucier des conséquences sur l'écologie de la croissance économique effrénée de la République populaire.
Le directeur du projet des Trois-Gorges auprès du Conseil d'Etat (gouvernement), Wang Xiaofeng, a dressé, la semaine dernière, la liste des menaces que fait peser ce projet d'un coût d'une vingtaine de milliards d'euros sur l'écosystème des régions qu'il traverse : érosion des sols, glissements de terrain, raréfaction et pollution de l'eau - cette dernière étant notamment provoquée par la sédimentation -, réduction de la surface des terres arables. A cela s'ajoutent les conflits sociaux provoqués par ces évolutions.
M. Wang, qui a fait ces remarques durant un séminaire consacré à cette question dans la ville de Wuhan, dans la province du Hebei, non loin du barrage, n'a pas mentionné un autre coût, plus directement humain celui-là, et que les autorités ont toujours passé sous silence : le déplacement forcé de 1,4 million de personnes vivant sur les berges du fleuve Bleu ainsi que la disparition sous les eaux de 116 villages et de certains chefs-d'oeuvre millénaires...
Mais le constat de ce responsable a été aussi précis que nouveau par rapport à l'habituel discours lénifiant de la propagande. "Nous ne pouvons pas nous permettre de baisser la garde devant les questions de sécurité écologique et de l'environnement", a-t-il prévenu avant d'ajouter : "Nous ne pouvons sacrifier notre environnement contre des perspectives de prospérité à court terme."
Un jugement qui se fait certes l'écho du discours officiel d'aujourd'hui mais tranche avec celui des prédécesseurs de l'actuelle direction. Alors que les communistes chinois préparent leur 17 e Congrès qui devrait s'ouvrir le 15 octobre, cette déclaration n'est pas innocente : l'ancien président Jiang Zemin, chantre de la croissance à tous crins, avait qualifié le projet en 1997 d'étape "remarquable dans l'histoire de l'humanité" qui permettra de mieux "exploiter les ressources naturelles". Aujourd'hui, le président Hu Jintao, son successeur et adversaire, ne cesse d'exalter "l'harmonie sociale" afin d'humaniser une croissance qui devrait suivre un modèle plus mesuré et mieux adapté de "développement scientifique".
A Chongqing, la gigantesque municipalité située en amont du barrage, l'écologiste Wu Dengming, longtemps harcelé par les autorités pour avoir critiqué le projet, se félicite du discours de Wang Xiaofeng : "Bravo !, politiquement, c'est un pas en avant courageux dans la bonne direction." "Désormais, a ajouté avec une certaine perfidie le président de la Ligue des Verts de Chongqing, je vais pouvoir citer les hauts responsables de Pékin quand je m'entretiendrai avec les autorités locales..."
Cette prise de conscience neuve de la part d'autorités plus soucieuses de prévenir une catastrophe écologique ne résout cependant pas la contradiction dans laquelle risque, pour longtemps, de s'enliser la Chine : un barrage comme celui des Trois-Gorges incarne le phénoménal boom économique du pays, répond à ses énormes besoins en électricité, aide à réguler les cycles d'inondations et de sécheresse dans la région du fleuve Bleu.
Mais Pékin a beau s'efforcer d'anticiper les problèmes liés à une telle prouesse technologique, il n'est pas évident, même pour un régime autoritaire, d'être entendu par les autorités locales, dont la psychologie du développement à tout prix n'a pas, ou peu, évolué.
Bruno Philip
Article paru dans l'édition du 03.10.07

Affiner la liste